Serge Zagdanski
Psychanalyste à Paris 16

Articles et publications

Nous inaugurons ici une rubrique qui vise à faire porter à la connaissance de ceux de nos lecteurs qui les ignoreraient, quelques textes importants de Freud et de Lacan.

Il s'agit d'une sélection qui, à ce titre, est donc nécessairement arbitraire.

Notre souhait est qu'elle incite le plus grand nombre à s'intéresser à l'oeuvre de ces deux grands psychanalystes qui ont consacré leur vie à la compréhension des mécanismes psychiques à l'origine des symptômes dont nous souffrons. Et à leur guérison.

Le premier texte que nous avons choisi est extrait de L'interprétation des rêves - Die Traumdeutung - paru en 1900. 

Pour Freud, le rêve est "le premier terme d'une série de formations psychiques anormales, parmi lesquelles la phobie hystérique, les représentations obsessionnelles et déirantes..."

En expliquant les images du rêve, en l'interprétant, il sera alors possible de comprendre les pathologies psychiques et "d'exercer sur elles une influence thérapeutique."
Car selon sa formule désormais célèbre : "Le rêve est la voie royale qui mène à l'inconscient."

L'une des thèses essentielles de ce livre est que le rêve est accomplissement de désir.

C'est d'ailleurs le titre du chapitre III que nous reproduisons ici en partie.

Le rêve est accomplissement de désir

Quand on a suivi un étroit sentier et que l’on arrive brusquement sur une hauteur, d’où l’on découvre en diverses directions des perspectives très vastes, on s’arrête et on se demande de quel côté on se tournera d’abord. C’est le sentiment que nous éprouvons après avoir surmonté notre première interprétation de rêve. Nous nous trouvons dans la pleine lumière d’une découverte soudaine.

Le rêve n’est pas un chaos de sons discordants issus d’un instrument frappé au hasard, il n’est pas dépourvu de sens, il n’est pas absurde ; pour l’expliquer, il n’est pas nécessaire de supposer le sommeil d’une partie de nos représentations et l’éveil d’une autre. C’est un phénomène psychique dans toute l’acception du terme, c’est l’accomplissement d’un désir. Il doit être intercalé dans la suite des actes mentaux intelligibles de la veille : l’activité intellectuelle qui le construit est une activité élevée et compliquée.

Mais cette notion suscite toute une série de questions. Si le rêve, après analyse, se révèle comme un désir accompli, d’où vient l’aspect étrange et surprenant de cet accomplissement ? Quelle modification ont subie nos pensées pour aboutir au rêve tel que nous nous le rappelons au réveil ? À quelles règles a obéi cette transformation ? D’où vient le contenu représentatif qui a été élaboré en rêve ? D’où viennent certains caractères qui nous frappent quand nous analysons un rêve, tels que la contradiction ? Le rêve peut-il nous apprendre du nouveau sur notre vie psychique, peut-il corriger les notions et les croyances de la veille ? Nous allons laissé toutes ces questions de côté pour le moment. Nous avons appris que le rêve représente un désir comme accompli. Il convient de nous demander si c’est là un caractère général du rêve ou un cas particulier...

En effet, à supposer même que tout rêve ait un sens et une valeur psychologiques, il pourrait se faire que ce sens fût différent dans les différents rêves. ...La question qui se pose est en somme la suivante : Y a-t-il beaucoup de rêves de désir, n’y a-t-il que des rêves de désir ?

Ce caractère des rêves est souvent si apparent que l’on se demande comment le langage des rêves n’a pas été compris dès longtemps. Prenons comme exemple un rêve que je puis provoquer à volonté, qui est en quelque sorte une expérience. Quand j’ai mangé le soir des sardines, des olives ou quelque autre hors-d’œuvre salé, j’ai soif la nuit et je me réveille. Mais j’ai d’abord un rêve, toujours le même : je bois. J’aspire l’eau à grands traits, elle a un goût exquis, je la savoure comme un homme épuisé, je me réveille et dois réellement boire. La raison de ce rêve si simple est la soif que je sens bien au réveil.

La sensation fait naître le désir de boire et le rêve montre ce désir réalisé. Il remplit un rôle que je puis expliquer de la manière suivante. J’ai un sommeil profond et il est rare que je sois réveillé par un besoin. Si je réussis à apaiser ma soif en rêvant que je bois, je n’ai plus à me réveiller pour boire réellement. C’est donc un rêve de commodité. Comme souvent dans la vie, le rêve remplace l’action... Récemment, j’ai eu ce même rêve avec une variante. J’ai eu soif avant de m’endormir et j’ai bu le verre d’eau qui était sur ma table de nuit. Quelques heures plus tard, au milieu de la nuit, j’ai eu soif de nouveau. Il était peu commode de boire cette fois, il fallait me lever et prendre le verre d’eau qui se trouvait sur la table de nuit de ma femme. J’eus un rêve qui convenait aux circonstances : Ma femme me donnait à boire dans un vase, une urne étrusque que j’avais rapportée d’un voyage en Italie et que j’avais donnée depuis. Mais le goût de l’eau était si salé (à cause de la cendre, sans doute) que je me réveillai. On remarquera combien ce rêve est un effort vers la commodité. Comme son unique but est d’accomplir un désir, il est pleinement égoïste. L’amour de sa propre commodité est difficile à concilier avec les égards pour les autres. La présence de l’urne funéraire est sans doute également l’accomplissement d’un désir. Je regrette de n’avoir plus ce vase, de même qu’il m’est désagréable de ne pouvoir atteindre le verre d’eau qui est à côté de ma femme. De plus, l’urne funéraire va avec la sensation croissante de goût salé, qui, je le sais, m’obligera à me réveiller1.

Quand j’étais jeune, j’avais souvent des rêves de cette sorte. J’ai toujours eu l’habitude de travailler tard dans la nuit et j’avais beaucoup de mal à me lever le matin. Je rêvais souvent que j’étais levé et devant ma table de toilette. Au bout d’un certain temps, j’étais bien obligé de constater que je n’étais pas encore levé, mais j’y avais gagné un moment de sommeil. Un de mes jeunes confrères, qui comme moi aime dormir, a fait ce rêve de paresse sous une forme particulièrement amusante. Il habitait assez près de l’hôpital où il allait tous les matins, et sa logeuse avait ordre de le réveiller de bonne heure, mais elle avait toutes les peines du monde à y parvenir. Un matin, il dormait d’un sommeil particulièrement profond. Elle cria : « Monsieur Pepi, levez-vous, faut que vous alliez à l’hôpital ! » Le dormeur rêva qu’il était à l’hôpital, dans une chambre, couché dans un lit, avec au-dessus de sa tête une pancarte sur laquelle on pouvait lire : Pepi H., étudiant en médecine, 22 ans, et il se disait en rêve : « Puisque je suis déjà à l’hôpital, je n’ai plus besoin d’y aller. » Il se retourna et continua à dormir. Il avait ainsi reconnu franchement le motif de son rêve.

Voici un autre rêve dont la stimulation agit également pendant le sommeil. Une de mes malades, qui avait subi une opération à la mâchoire, opération qui avait mal réussi, devait porter sur l’ordre de ses médecins, jour et nuit, au niveau de sa joue malade, un appareil réfrigérant. Mais elle avait l’habitude de l’arracher dès qu’elle était endormie. Un jour on m’a prié de lui faire des observations à ce sujet : elle avait de nouveau jeté son appareil par terre. La malade me répondit : « Cette fois vraiment je n’y peux rien, ça a été la suite d’un rêve que j’ai eu la nuit. Je rêvais que j’étais à l’Opéra, dans une loge, et je suivais la représentation avec beaucoup d’intérêt. À la clinique, il y avait M. Karl Meyer, qui se plaignait de terribles maux de tête. Je me suis dit : puisque moi je ne souffre pas, je n’ai pas besoin d’appareil, aussi l’ai-je jeté. » Ce rêve de la pauvre malade est comme une réalisation de l’expression consacrée : « Il y a des plaisirs plus rares. » Le rêve offre un de ces plaisirs. M. Karl Meyer, à qui la dormeuse attribuait ses propres douleurs, était, de tous les jeunes gens dont elle pouvait se rappeler, celui qui lui était le plus indifférent.

Il est tout aussi facile de découvrir l’accomplissement de désirs dans un certain nombre d’autres rêves chez des gens bien portants. Un ami qui connaît ma théorie et qui l’a communiquée à sa femme me dit un jour : « Il faut que je te dise que ma femme a rêvé hier qu’elle a eu ses règles. Tu sauras sans doute ce que cela signifie. »
Bien sûr je le sais. Si cette jeune femme a rêvé qu’elle avait ses règles, c’est parce qu’elle ne les avait pas eues ce mois-là. J’imagine bien qu’elle aurait volontiers joui quelque temps encore de sa liberté avant les misères de la maternité. C’était au fond une manière habile d’annoncer sa première grossesse. Un autre ami m’écrit que sa femme a rêvé récemment de taches de lait sur sa chemise. C’est encore une annonce de grossesse, mais pas de première grossesse cette fois : la jeune mère souhaite avoir plus de lait pour son second enfant que pour son premier.

Une jeune femme, qui a été retenue au chevet de son enfant, souffrant de maladie infectieuse, pendant des semaines et séparée du monde, rêve, après la guérison de l’enfant, qu’elle se trouve dans une soirée où elle rencontre entre autres Alphonse Daudet, Paul Bourget et Marcel Prévost, qui sont très aimables avec elle et lui disent des choses très amusantes. Les deux premiers auteurs ressemblent aux portraits qu’elle connaît d’eux ; Marcel Prévost, dont elle n’a jamais vu de photographie, ressemble à l’employé du service de désinfection qui, la veille, avait procédé au nettoyage de la chambre du petit malade et qui a été la première visite depuis de longues semaines. On peut traduire ce rêve sans difficulté : Il serait grand temps de faire quelque chose de plus amusant que de soigner éternellement des malades.

Ces quelques exemples suffiront peut-être pour montrer que l’on trouve fréquemment, dans des circonstances variées, des rêves que l’on ne peut comprendre que comme des accomplissements de désir où cet aspect est très apparent. Ce sont le plus souvent des rêves brefs et simples, qui tranchent d’une manière heureuse sur les grands rêves confus et surchargés qui ont surtout attiré l’attention des auteurs. Il est utile d’étudier de près ces rêves simples. On trouve les formes les plus élémentaires de ces rêves chez les enfants, dont l’activité psychique est moins compliquée que celle des adultes. La psychologie de l’enfant est appelée à rendre à la psychologie de l’adulte les mêmes services que la morphologie et l’embryologie des animaux inférieurs à l’étude des animaux placés plus haut dans l’échelle. Malheureusement, jusqu’à présent, on n’a guère utilisé la psychologie de l’enfant dans ce sens.

Les rêves des jeunes enfants sont souvent des réalisations naïves. De ce point de vue, ils sont moins intéressants que les rêves d’adultes. On n’y trouve pas d’énigmes, mais ils sont un argument inappréciable pour prouver que l’essence du rêve est l’accomplissement d’un désir. Voici quelques exemples de rêves de mes propres enfants.

J’ai noté, à la suite d’une excursion de Aussee à Hallstadt (été 1896), deux rêves, l’un chez ma fillette, qui avait à ce moment-là 8 ans 1/2, l’autre chez un garçon de 5 ans et 3 mois. Je signale que nous habitions cet été-là sur une colline à côté d’Aussee, d’où, par temps clair, on avait une vue splendide sur le Dachstein. À la longue-vue on pouvait bien reconnaître le refuge de Simony. Les petits ont souvent essayé de le regarder, je ne sais avec quel résultat. Avant l’excursion, j’expliquai aux enfants que Hallstadt était au pied du Dachstein. Ils étaient ravis de faire cette promenade. De Hallstadt nous sommes allés dans la vallée d’Eschern, dont le paysage changeant les a émerveillés.

Seul le petit garçon de cinq ans est peu à peu devenu grognon. Chaque fois qu’un nouveau sommet apparaissait, il demandait : « Est-ce le Dachstein ? » et j’étais obligé de lui répondre : « Non, c’est un avant-mont. » Après avoir répété plusieurs fois cette question, il se tut complètement, il ne voulut pas monter le chemin à degrés qui conduisait à la cascade. Je pensai qu’il était fatigué. Le lendemain matin, il vint à moi, frais et reposé, et il me raconta : « Cette nuit j’ai rêvé que nous étions allés au refuge de Simony. » Je compris alors. Quand je lui avais parlé du Dachstein, il avait cru qu’on allait faire pendant l’excursion l’ascension de cette montagne, dont il avait tant entendu parler quand on regardait avec la longue-vue. Quand il s’est aperçu qu’il ne verrait que des avant-monts et la cascade et qu’il devrait s’en contenter, il a été déçu et il est devenu triste. Le rêve l’a dédommagé de sa déception. J’ai essayé d’avoir quelques détails du rêve ; ils étaient très pauvres : « On monte pendant six heures, par un chemin à degrés » : c’est ce qu’il avait entendu dire.

La petite fille de 8 ans 1/2 avait, pendant cette promenade, également formé des vœux que le rêve devait accomplir. Nous avions amené avec nous à Hallstadt le fils de nos voisins, âgé de 12 ans, cavalier accompli, qui avait, selon toute apparence, conquis le cœur de la petite bonne femme. Le lendemain matin, elle nous raconta le rêve suivant :
« Crois-tu, j’ai rêvé qu’Émile était à nous, qu’il vous appelait Papa et Maman et qu’il dormait avec nous, dans la grande chambre comme nos garçons. Là-dessus Maman arrive dans la chambre et jette sous nos lits de grosses tablettes de chocolat enveloppées de papier bleu et vert. » Les frères, à qui je n’ai apparemment pas transmis l’art d’interpréter les songes, déclarèrent, tout comme nos auteurs : « Ce rêve est absurde. » La petite fille défendit une partie de son rêve (au point de vue de la théorie des névroses, il est intéressant de savoir laquelle) : « Qu’Émile soit tout à fait à nous, ça c’est idiot, mais pour les tablettes de chocolat, non. »

C’était précisément cette dernière partie que je trouvais obscure. La maman m’a donné les éléments de l’explication. En revenant de la gare à la maison, les enfants se sont arrêtés devant un distributeur automatique ; ils auraient voulu avoir de ces tablettes, entourées de papier d’argent, qu’ils savaient, par expérience, s’y trouver. La maman avait estimé, avec raison, que cette journée avait réalisé assez de désirs et elle avait laissé celui-ci pour le rêve. Cette petite scène m’avait échappé. Je compris sans peine la partie du rêve que ma fille avait écartée. J’avais entendu moi-même comment notre gentil invité avait, sur la route, engagé les enfants à attendre que Papa et Maman arrivent. Le rêve de la petite avait fait de ces relations temporaires une adoption durable. Son bon petit cœur ne concevait pas d’autre forme de vie en commun que celle qu’elle menait avec ses frères, et que le rêve réalisait. Il était impossible de savoir, sans interroger l’enfant, pourquoi les tablettes de chocolat avaient été jetées sous les lits...

Je ne sais pas de quoi rêvent les animaux. Un proverbe que m’a appris un de mes auditeurs croit le savoir. Il dit : « De quoi rêve l’oie ? De maïs »2 
Toute la théorie du rêve accomplissement de désir tient dans ces mots.3 

Remarquons en terminant que nous aurions pu arriver à notre conclusion sur le sens caché des rêves par une voie bien plus courte, si nous avions seulement interrogé les maximes. La sagesse populaire parle quelquefois, il est vrai, des rêves avec mépris – il semble qu’elle veuille donner raison à la science quand elle dit « tout songe mensonge ». Le plus souvent cependant, pour elle, le rêve est comme la bonne fée. Quand la réalité surpasse nos espérances, nous disons : « Je n’aurais jamais osé rêver cela. »

 

1Weygrandt a bien cet aspect des rêves de soif. Il écrit (p. 11) : « La sensation de soif est mieux perçue que toutes les autres : elle provoque toujours la représentation de son apaisement. Les modes selon lesquels le rêve apaise la soif sont multiples et liés aux souvenirs les plus récents. Ce qu’on retrouve assez souvent, c’est, ici comme en bien soi-disant rafraîchissements se soit révélée aussi faible. » Ce que Weygrandt ne voit pas, c’est le sens général de cette réaction du rêvé à une excitation. – Le fait que certaines personnes, qui ont soif la nuit, se réveillent sans avoir rêvé n’est pas en opposition avec mon expérience personnelle, il prouve seulement qu’elles dorment mal.
Cf. Isaïe, XXIX, 8 : « Comme celui qui a faim rêve qu’il mange, puis s’éveille l’estomac vide, et comme celui qui a soif rêve qu’il boit, puis s’éveille épuisé et languissant… »

 

Wovon träumt die Gans ? Von Kukuruz. – Un proverbe hongrois, que rapporte Ferenczi, affirme : « Le cochon rêve de glands, l’oie de maïs. »
Un proverbe juif dit : « De quoi rêve la poule ? De millet » (Sammlung jüd. Sprichw. u. Redensarten, herausg. v. Bernstein. 2. Aufl., p. 116).

 

Je ne prétends point être le premier qui ait vu dans le désir l’origine du rêve. (Voir là-dessus le début du chapitre suivant.) Ceux que l’origine de cette conception intéresse en trouveront des traces dans l’Antiquité chez Hérophile, médecin qui vivait sous Ptolémée Ier. Hérophile distingue, selon Büchsenschütz (p. 33), trois espèces de
rêves : les rêves envoyés par les dieux, les rêves naturels qui naissent quand l’âme se fait une image de ce qui pourrait lui arriver de salutaire et de ce qui va se passer, et les rêves mixtes qui naissent d’eux-mêmes, par juxtaposition d’images, quand nous voyons ce que nous souhaitons. J. Staercke revèle, dans le choix d’exemple de Scherner, un rêve que l’auteur lui-même a considéré comme une réalisation de désir (p. 239). Scherner dit : « L’imagination réalisa aussitôt le vœu que la dormeuse avait caressé pendant la veille, parce qu’il était très vivant dans son esprit. »

Ce rêve se trouve parmi les rêves affectifs (Stimmungsträume), à cöté de rêves de langueur amoureuse et d’humeur chagrine. Comme on le voit, Scherner ne fait pas jouer au désir d’autre rôle dans le rêve qu’à n’importe quel autre état psychique de la veille ; il était donc loin d’établir une relation entre le désir et l’essence même du rêve.


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