Lire Charles Melman III - La délinquance

Le 9 octobre 1986, Charles Melman inaugure son séminaire de l'année 1986/1987 : Interrogations (faites de l'intérieur) des thèses lacaniennes  qui deviendra vingt plus tard au moment de sa publication : Une enquête chez Lacan.

Nous sommes cinq ans après la mort de Lacan, dans le tumulte intitutionnel qui s'est installé avec sa disparition.  Melman se propose cette année-là de mettre à l'épreuve certains concepts et formulations lacaniens. Les thèmes qu'il se propose d'aborder sont aussi bien d'ordre théorique que clinique, singulier que collectif, fidèle en celà aux enseignements de ses deux maîtres que sont Freud et Lacan et à la seule méthode qui vaille quand on intervient dans le champ analytique. 

Nous reproduisons ici un extrait de la séance du 9 avril 1987, intitulée La délinquance. Il nous a semblé opportun d'apporter un éclairage éminnement subversif sur cette question d'actualité et toujours dans un va et vient entre l'individuel et le collectrif. 

" J'ai beaucoup regretté de ne pas pouvoir profiter des dernières Journées sur " La délinquance"  organisées par Marcel Czermak  et j'ai pris le parti de reprendre aujourd'hui les questions que j'aurais sans doute eu l'occasion d'élaborer lors de ces Journée, d'autant que ces questions concernent le lien déterminant pour le sujet avec la collectivité. Je veux dire : de quelle façon la détermination de la subjectivité est intimement liée à ce qui lui vient de ce qu'on appelle pour simplifier la collectivité. Vous savez que Lacan au départ pour déplacer la question du sujet…a commencé son travail en parlant d'intersubjectivité, autrement dit : le fait que le sujet ne se constitue pas, sans cette relation à un semblable, essentielle pour sa détermination. Mais ce que nous pouvons dire… c'est que ce que l'on appelle la collectivité, faute de trouver un meilleur terme, c'est ce qui nous tient lieu d'Autre, de grand Autre, puisque c'est de là que nous recevons notre propre message, qu'il nous arrive d'ailleurs de retourner sous une forme qui peut être directe… À poursuivre dans ce sens, la mise en place des discours par Lacan montre bien en tout cas qu'il n'y a pas de subjectivité qui s'organise hors du lien social, puisque les discours, qu'est-ce d'autre sinon le fait que la subjectivité est articulée en même tant que l'articule le lien social ? ...

Puisque j'en suis revenu à cette question de discours, on se posera cette question : existerait-t-il un discours de la délinquance ? Avant d'aborder ce point, essayons, si vous le voulez bien, de la définir.

Pour ce faire, je vous proposerai ce qui peut paraître le plus simple, et aussi le plus clair, c'est-à-dire d'étudier le rapport à l'objet, le rapport original à l'objet qu'elle institue.

En effet, l'accès à l'objet dans la délinquance est organisé, non par le symbole, ce qui est le lot commun du névrosé, mais par la saisie, le rapt, le viol. Et il faut développer cette remarque en notant que ce n'est pas seulement l'accès à l'objet qui se trouve ainsi particularisé dans la delinquance, mais que l'objet lui-même ne semble prendre son prix qu'à condition justement d'être celui d'un rapt. Autrement dit, ce qui fait son prix, ce n'est pas sa valeur vénale.… comme si ce qui faisait le prix de cet objet n'était rien d'autre que les conditions de son acquisition. 

Lacan a là-dessus une formule qui peut tout à fait nous guider lorsqu'il nous dit que les structures sociales sont symboliques et nous permettent ainsi des conduites réelles. Quand les structures sociales, nous, dit-il, deviennent réelles, ce sont les conduites qui deviennent symboliques.

Qu'est-ce que ça veut dire ?

les structures sociales sont effectivement, pour le névrosé, symboliques, ne serait-ce qu'à cause de ce que le pouvoir qui s'y exerce est ordinairement, incolore, inapparent et que c'est bien son caractère proprement symbolique qui suffit à son efficace pour le plus grand nombre. Et c'est bien ce type de rapport que nous avons avec les structures sociales, je dis bien en tant qu'elles sont donc pour nous symboliques. Je pourrais encore développer ce Symbolique, puisque dans ces structures l'échange lui-même n'a de prix d'abord que parce qu'il est symbolique. Comme vous le savez, cette distinction entre valeur d'usage et valeur d'échange est tout à fait parlante à cet égard. Et vous savez aussi combien la valeur d'échange, c'est-à-dire le caractère symbolique de l'objet, peut primer sur sa valeur d'usage. C'est donc ce rapport à des structures sociales symboliques qui permet à nos conduites d'être réelles. C'est-à-dire que dans la saisie de l'objet, par exemple, son acquisition, dans notre rapport à lui, nos conduites sont tout simplement réelles.

Alors que vous pouvez très bien imaginer la circonstance ou ses structures sociales sont réelles – par exemple, pour reprendre ce que je vous citais à l'instant, lorsque le pouvoir de ces structures ne vaut pour un sujet que dans son expression incarnée, policière, armée ou autre, c'est-à-dire que le pouvoir dans ce cas-llà, ne vaut que par sa présence réelle – Dans ce cas, là, ce sont les conduites du sujet qui deviennent symboliques…

De quoi les conduites du délinquant sont-elles symboliques ?...
Eh bien, nous pouvons dire que les conduites du délinquants sont symboliques chez lui d'un défaut, et d'un défaut essentiel, puisque c'est le défaut de l'accès à l'objet qui compte. Pas tel ou tel objet, même si c'est ce dont il fait collection dans une diversité hétéroclite, mais l'objet qui compte, c'est-à-dire un défaut d'accès chez lui à cet objet qui commande la jouissance, c'est-à-dire le phallus. C'est le défaut de prise par l'ordre symbolique, précisément, en tant que c'est celui-ci qui donnerait l'accès à cet objet essentiel, et qui ne laisse plus alors, au délinquant d'autres recours que le rapt, que la saisie violente, que le viol, puisque c'est dans ce cas, la seule façon d'avoir rapport au phallus quand on veut se maintenir dans la virilité, c'est-à-dire pour le détenir, en avoir une part. "

© Eres - Une enquête chez Melman - Charles Melman - 2012


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