Lire Charles Melman IV - L'inconscient et le politique

En mars 2018, Charles Melman inaugure un cycle de quatre interventions intitulé L'inconscient est le politique,  faisant ainsi référence à l'affirmation de Lacan lors de la leçon du 10 mai 1967 de son séminaire consacré cette année là à La logique du fantasme : 
"…que si Freud a écrit quelque part que « l'anatomie c'est le destin », il y a peut-être un moment où, quand on sera revenu à une saine perception de ce que Freud nous a découvert, on dira - je ne dis même pas que « la politique c'est l'inconscient » - mais, tout simplement : l'inconscient c'est la politique ! Je veux dire que ce qui lie les hommes entre eux, ce qui les oppose, est précisément à motiver de ce dont nous essayons pour l'instant d'articuler la logique." 

Il poursuit son élaboration conceptuelle sur l'autorité, rappelant sans cesse après Freud, qu'il ne saurait y avoir de distinction entre l'économie psychique et l'économie sociale et politique. 

Nous proposons un extrait de sa première leçon, qui nous semble être particulièrement en résonance avec notre actualité. 

" ... Ceci donc nous amène sur ce qui est l’une des pièces « majeures » de la découverte freudienne (je me permettrais d’écrire ce « majeure » entre guillemets) et qui est donc le complexe d’Œdipe. Il y aurait en chacun de nous, pour peu qu’on prenne la peine de l’écouter, cette volonté de tuer le père. L’explication en étant que celui-ci est un obstacle à l’amour incestueux du fils pour sa mère. Et comme vous le savez sûrement, les premiers temps de la découverte de ce sentiment se sont accompagnés de l’idée recherchée chez les anthropologues que c’était là un sentiment universel, que ce qui caractérisait donc l’espèce, la nôtre, c’était donc le vœu de mort à l’endroit du père.

Ce qui est d’emblée instructif, c’est que ce n’est pas vrai, c’est inexact. C’est ainsi que s’il faut qualifier ce sentiment d’universel, il convient de retrancher de la population sa moitié, la moitié féminine, tout simplement, ce qui n’est pas tout à fait négligeable. Car il est facile d’observer que les sentiments de celles qui justement pourraient s’estimer avoir été lésées dans la distribution des biens qu’opère le père, eh bien je veux dire que cette injustice, le plus souvent, n’empêche aucunement que, contrairement au brave garçon, les sentiments de la fille soient à l’opposé faits de tendresse sinon d’amour pour le responsable de ce que vont être ses difficultés. Voilà bien un singulier paradoxe. Je parle évidemment de ce qui s’observe en général, mais chacun ou chacune évidemment se trouve déterminé(e) à sa façon.

L’autre remarque qui, elle, est alors beaucoup plus décisive, c’est que tuer le père, c’est-à-dire venir le reléguer dans cet espace Autre, dans cet espace sacré où il vient en quelque sorte prendre la suite de ceux qui l’ont précédé dans la lignée à laquelle il appartient, voilà une opération qui est bien gênante, c’est que le tuer, c’est le perpétuer, si j’ose ainsi m’exprimer. Vous voyez, à tuer il faudrait substituer le verbe père-pé-tuer. Eh bien oui ! Parce qu’il est évident que c’est consacrer, pour ceux qui voudraient l’éternité, son autorité et son pouvoir. Ce qui fait que, vouloir ainsi régler son compte à papa, qui après tout ne fonctionne qu’en tant que représentant, en tant que délégué, en tant que, comme j’ai l’habitude de dire, de fonctionnaire de l’instance à laquelle il se réfère - papa est un fonctionnaire, il remplit la fonction – c’est le rendre éternel.

Jusque-là il avait une joyeuse vie de garçon, il rigolait avec ses copains, le dimanche, il allait faire du foot avec eux, et puis pan ! voilà qu’à la maison il vient un enfant, et voilà qu’il va se découvrir dans la bouche un propos qu’il ne se connaissait pas ! Dans les bons cas, car il arrive qu’évidemment il reste jeune homme pendant un bon moment, mais en général ça se passe comme ça : il se découvre brusquement investi par un propos dont il ne sait d’où il lui vient, qui est le propos que tient un père. Il ne sait pas où il l’a appris, il n’est pas allé à l’école pour ça, mais c’est comme ça, il est devenu embêtant, ennuyeux. Ennuyeux hein ! Ce n’est pas drôle, il n’invente pas, il est très classique. Mais d’où vient ce classicisme ? Vous avez dû déjà entendre ce truc amusant qui a dû vous être raconté, c’est que Lacan, lui, raconte que l’histoire d’Œdipe, le drame, le drame d’Œdipe qui est là sur son char, sur sa charrette, qui est là à fuir son palais parce qu’on l’a averti qu’il risquait de tuer son père - donc il fuit, il fuit le palais pour ne pas faire une chose aussi abominable – Œdipe rencontre- les chemins sont étroits - il rencontre un type qui arrive sur sa charrette comme lui, en face de lui. Alors qui va céder le passage à l’autre ? Hein ? On voit ça tous les jours dans nos rues, querelle de priorité ! Et puis ça tourne mal, et puis voilà !

Donc, dit Lacan, cette histoire c’est une querelle de chauffards (rires). Et il s’amuse évidemment en disant que s’ils avaient laïussé, un peu plus laïussé - vous voyez l’ombre de Laïos qui plane là-dessus - s’ils avaient laïussé un peu plus, finalement ils se seraient débrouillés quoi ! Œdipe n’aurait pas trucidé papa sans savoir évidemment que c’était papa.

Mais alors pourquoi ces sentiments mêlés du fils à l’endroit du père, cette volonté de le tuer, si ce n’est que le fils n’a pas fréquenté les écoles qu’il faudrait, et entre autres la nôtre bien sûr, pour apprendre que ce dont il se plaint, c’est-à-dire la perte de l’objet n’est pas ce qu’il pense. La perte de l’objet, ce n’est pas la faute à papa, la perte de l’objet désiré et aimé, ce n’est pas du tout la faute de papa. Papa va jouer son rôle dans l’affaire, mais pas du tout comme il est cru. Ce n’est pas la faute de papa, parce que la perte de l’objet est commandée par un dispositif innocent en lui-même et anonyme, et qui s’appelle le langage. Nous n’avons rapport les uns et les autres, et y compris ce soir bien sûr, nous n’avons rapport qu’à des signifiants. Et pour notre espèce, la pratique du langage vaut, équivaut du même coup à la chute de l’objet, papa n’intervenant là-dedans que du fait que sa pratique intrafamiliale va donner un sens sexuel à cette perte de l’objet qui est causée et vient d’ailleurs. Mais c’est dans la mesure où papa aura la cruauté de priver les petits chéris de leur maman, que cet objet, anonymement si je puis dire, sans intention, sans finalité, auquel le langage conduit à renoncer, que cet objet prend, du fait du drame familial, prend un sens sexuel. C’est bien comme ça que le plus souvent papa est vécu, c’est-à-dire comme celui qui est fautif d’introduire dans une relation sereine et paisible de la mère avec son enfant, une relation heureuse, une relation concertée, une coaptation, d’introduire la violence du sexe. C’est cette introduction du sexe violent, du sexe pour l’enfant dont papa est responsable, qui fera que, par exemple, la fille se demandera comment elle est devenue sexuée, qu’est-ce qui lui est arrivé ? Elle voit bien dans l’attitude des uns et des autres, dans les regards qui la concernent, dans la façon dont on la traite, qu’elle est devenue sexuée, alors qu’elle n’y est évidemment pour rien, qu’elle se trouve habitée par le sexe sans savoir comment il a bien pu lui advenir, d’où, entre autres, bien sûr, la tentation anorexique d’être à la recherche d’une élimination du corps, ou bien bien encore, ce fantasme, qu’il a dû se produire pendant son sommeil une pénétration abusive dont le père peut facilement être accusé. Enfin il a dû se produire quelque chose de l’ordre de la pénétration ! Et donc pénétration abusive dont elle est l’innocente victime. Je ne fais que décrire, me semble-t-il, de façon tout à fait basique et banale, ce qui est le plus ordinaire.

Le rôle du père ou sa culpabilité, comme on voudra, est donc d’avoir introduit la sexualité là où on ne l’espérait pas, où on ne l’attendait pas. Et donc d’être cet auteur responsable de ce qui fait que désormais l’ensemble des propos échangés va avoir pour signification ultime ce sens inattendu qu’est la libido. C’est ce que Freud avait découvert : que finalement, quoi que l’on puisse raconter, y compris « passez-moi la boîte d’allumettes », quoi que l’on puisse raconter, ce propos est animé par un sens ultime, foncier, et qui est la libido.

Ce qui fait donc du père, contrairement à l’apparence immédiate, le donateur de la vie, je dis contre l’apparence immédiate, puisqu’il est légitime que spontanément, ce soit d’une donatrice dont il sera question.

Ce qui fait que lorsque Freud découvre qu’Éros, la pulsion érotique est doublée d’une pulsion de mort chez chacun d’entre nous, on peut y retrouver cette ambivalence, cette ambiguïté dont je parlais tout à l’heure dans la relation d’amour mêlée de haine au père, je veux dire le fait qu’Éros n’est pas distinct de Thanatos, et que le désir foncier va être d’interroger : pourquoi est-ce que je suis né ? – je ne vais pas vous donner la citation grecque, ce n’est pas nécessaire – et pourquoi aurais-je pu ne pas naître ? Si on se tourne plus immédiatement vers l’actualité, où l’on observe forcément ce qui est appelé à juste titre le déclin de la fonction paternelle, c’est-à-dire de cette autorité, de cette forme d’autorité que je réévoque, on peut incriminer à cet égard le rôle de Freud. Le rôle de Freud, avec bien sûr la validation qu’il fait du complexe d’Œdipe, comme si ce qu’il appelait la mort du père était la condition d’un accès de l’enfant à l’âge adulte. Il y a là une confusion majeure entre les trois registres que Lacan a eu le bonheur pour nous d’isoler, c’est-à-dire les registres du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire, et sans lesquels on ne s’y retrouve pas. Puisqu’il ne s’agit pas avec la mort du père, d’un meurtre réel mais d’un meurtre qu’il faut qualifier de symbolique, et qui fait que justement ce meurtre symbolique, venant situer l’instance paternelle dans le Réel, l’éternise. Autrement dit, la condamne, cette instance, à la vie perpétuelle, à être toujours là. Il y a donc une mal-compréhension faite en général du complexe d’Œdipe, que l’on retrouve volontiers chez les philosophes ou les moralistes, semblant estimer que le rejet de la tradition est la condition d’un accès à ce qui serait une indépendance de l’esprit.

Vous voyez que l’on revient ici au problème de l’autorité et de la liberté. J’ai l’habitude aussi, mais je n’y peux rien, ce n’est pas de ma faute, de souligner dans ce qui est ce déclin de l’autorité paternelle, de la référence paternelle, les conséquences qui vont se lire à tous les étages, y compris bien sûr dans la vie politique, par exemple dans l’évolution des figures représentatives de l’autorité. On ne sera plus du tout surpris, si c’est quelqu’un dont la profession connue et appréciée est celle de clown qui – j’évoque ici un pays voisin, l’Italie – se représentera au suffrage. Et aux dernière élections il obtiendra – ce n’est plus lui-même mais son adjoint, peu importe ! - il obtiendra la majorité. Le clown ! Le clown à la place de l’instance chargée de l’autorité ! Je ne vais pas me lancer dans des digressions concernant l’Outre-Atlantique, mais enfin je pense que chacun est sensible au fait que la figure de l’autorité aujourd’hui est non seulement devenue étrange, inattendue, précaire puisqu’éminemment vulnérable, y compris bien sûr quand elle est celle de l’enseignant. Alors là ce n’est pas la peine que je m’étende je pense auprès de vous. Autrement dit, le fait que l’autorité puisse aujourd’hui directement provoquer, enfin se trouver frappée de ridicule, de dérisoire, souligne la démonstration que cette autorité est dénuée de pouvoirs réels. Peut-être est-il également bon de souligner de quelle façon un philosophe français, généralement estimé, apprécié, dont les œuvres complètes sont entrées à la Pléiade, combien un philosophe français, ces dernières années, a joué un rôle considérable dans ce délitement de la figure paternelle en tant que support, agent de toutes les déclinaisons que j’évoquais tout à l’heure, y compris soignante, y compris thérapeutique.

Et vous avez reconnu dans cet auteur Michel Foucault, dont vous savez que les théories actuelles du genre sont directement déduites de son enseignement. Ce qui, d’un point de vue clinique, ici en tout cas pour nous, mérite d’être souligné, c’est que ce que l’on observe chez Michel Foucault, c’est effectivement la dénonciation du caractère symbolique de l’instance paternelle, c’est-à-dire aussi bien de l’instance phallique, donc la dénonciation du caractère symbolique de l’instance phallique pour, par une opération de positivation de l’organe, célébrer l’excellence de la jouissance de l’organe lui-même. Autrement dit positivation, c’est-à-dire célébration de ce qu’il en est du réel de l’organe que justement sa symbolisation écarte, met à distance au profit des éléments métaphoriques et métonymiques qui en sont les expressions.

Je crois également pouvoir avancer, et cette banalité je dirais me confond, que rien, que cette positivation d’un objet jusque-là symbolique, c’est-à-dire écarté du commerce, cette positivation est particulièrement congruente avec les progrès de l’économie de marché, c’est-à-dire de la commercialisation de tout ce qui serait susceptible d’être positivé et commercialisé. Il y a une congruence dont je ne sais pas si elle est si fréquemment notée, remarquée, congruence entre le développement de cette philosophie et l’économie de marché elle-même.

Comme vous l’avez vu, nous célébrons mai 68. La majorité d’entre vous n’y étiez pas. Vous étiez encore bien tranquilles, enfin à peu près, à peu près tranquilles. Mai 68, ça a été une explosion extrêmement bizarre. D’abord parce qu’elle survenait dans une période qui était de bien-être économique, c’était encore dans l’élan de ce que l’on appelait « les trente glorieuses », je veux dire l’accroissement régulier de la richesse générale. D’autre part, on ne savait pas très bien finalement contre qui c’était essentiellement dirigé, puisque c’était dirigé non seulement contre le pouvoir politique bien sûr, mais contre toutes les autorités quelles qu’elles fussent !

Il est interdit d’interdire ! Il était donc tout à fait remarquable que le programme de ce mouvement n’était absolument pas évident ; et d’ailleurs les jeunes qui se trouvaient à leur propre surprise être les animateurs de cette affaire, n’étaient guère en mesure de dessiner quelque programme social qui, en dehors de quelques aperçus généreux, était économiquement viable.

Et donc la surprise, la joie de voir surgir un grand mouvement populaire contre toutes les autorités, quelles qu’elles fussent ! Je me souviens par exemple de célèbres metteurs en scène ou d’acteurs venant - c’était Jean-Louis Barrault, Madeleine Renault - venant sur la scène du Théâtre de l’Odéon dûment occupée bien sûr - est-ce que c’était un lieu de pouvoir le Théâtre de l’Odéon ? – venant sur la scène de ce théâtre, s’excuser. S’excuser de quoi ? Je ne sais pas, de l’autorité sans doute qu’ils pouvaient avoir auprès des spectateurs ou de leur réputation, ou de ? C’est étrange ! Autrement dit, est-ce qu’on va dire que c’était quasiment le pouvoir de séduction qui était dénoncé ? L’autorité est exercée par la séduction ?

Pour ceux d’entre vous que ça intéresse, Lacan a eu à ce moment-là une réaction intéressante. D’abord parce que parmi les jeunes qui animaient mai 68, un certain nombre assistait à son séminaire qui portait à l’époque sur l’acte psychanalytique. Et voilà brusquement que l’action se mettait à saisir le peuple ! Mais l’interprétation de Lacan n’était sûrement pas celle des animateurs de mai 68, puisque son interprétation, c’était que l’arme dont se servaient les révolutionnaires, c’est-à-dire le pavé, le pavé symbolisait, pensait Lacan, cet objet petit a dont, je dirais, les mœurs nouvelles et non l’économie, faisait qu’il était devenu stagnant dans le champ social.

Il transformait ce champ social en un champ d’épandage, autrement dit que l’on vivaitdans la pollution, à entendre dans son sens à la fois physique et métaphorique, pollution venant contrarier la vie sociale. Mais il s’est assez vite rendu compte que ce n’était pas le cas, que ce n’était pas justifié ; et à l’occasion de ce qui a été appelé Les impromptus de Vincennes, puisque Michel Foucault, justement, l’avait invité à faire une série de conférences à Vincennes dans le brouhaha et le chahut généralisés, il a dit aux étudiants que ce qui les menaçait c’était le retour d’une autorité bien plus ferme, plus vigoureuse et plus sérieuse que celle de la République. Ça ne leur a fait ni chaud ni froid d’ailleurs.

Pourquoi le retour de l’autorité ? Mais vous voyez, je n’évoque 68 que pour souligner les paradoxes qui ne cessent d’habiter la question que j’aborde avec vous : l’autorité pour que justement l’objet petit a par un redressement de l’ordre moral policier et politique, que cet objet petit a, faute de l’instance paternelle susceptible dans des foyers de veiller à sa juste, sa sensée évacuation, qu’une autre autorité que celle de la République, dans ces moments-là, serait susceptible de commander un amour sincère."

 


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